LE POIDS D’UN MOT

18 08 2011

Dans les temps qui courent, l’étude sémantique linguistique et phonologique du mot d’ordre « Dégage » est plus que nécessaire. En effet, cet impératif, anodin, inexistant voire rarement employé dans notre langage franco-arabe, a surgi de l’ombre pour porter haut les couleurs d’une révolution. Sur la bouche de milliers de gens, le sémantisme de ce verbe mérite qu’on s’y attarde. Adressé à un président corrompu et despote, ce verbe conjugué à la deuxième personne (tu) bat en brèche toutes les règles de la politesse. Il ravale abaisse et déprécie la personne à qui il s’adresse. Il est d’autant plus significatif qu’il a été proféré par un peuple soumis et dominé durant deux décennies. La masse « retire ce qui avait été donné en gage » et qui n’est autre que le pouvoir politique spolié et utilisé à des fins personnels. Les Tunisiens clament haut leur volonté de se libérer de la dictature et de se délivrer du carcan d’un système despotique. Ce verbe situe dans l’espace et dans le temps cette revendication populaire. On l’emploie pour imputer l’ordre de déguerpir d’un lieu (dégager un palier, une scène, une piste). Et comme ce lieu est cette fois une scène politique, il renverse la situation habituelle mettant face à face un supérieur à un inférieur pour rétablir la volonté d’une masse qui se dégage de l’oppression donnant ainsi un sens à la véritable expression du pouvoir du peuple (demos cratos) Crié d’une seule voix, ce verbe à un poids et une valeur pragmatique. Utilisé dans un contexte historique et dans une situation de communication, il a une valeur illocutoire certaine. Le tribunal du peuple lance son verdict : DEGAGE . Ce verdict est une action dans la mesure où celui qui est concerné par cette décision sans appel doit s’exécuter. Cette sentence tire sa légitimité du peuple, le seul juge de son avenir politique. Le verbe fait l’histoire car il traduit un idéal collectif, Moteur du changement, il libère une voix cadenassée, une bouche ficelée. C’est une force transformatrice qui impose la loi d’un peuple vouée durant des décennies à un une mutité affligeante. Cette force se situe dans la prononciation de ce verbe constitué d’un préfixe privatif « dé » et de « gage ». Ces deux syllabes sont prononcées par l’expiration de la voix momentanément bloquée car les sons « d » et « g » sont des consonnes occlusives orales et sonores d’où ce bruit d’explosion qui libère la voix. Un autre mot d’ordre comme « pars » n’aurait pas eu l’effet de « dégage » puisque le son « p » est sourd Par ailleurs, le rythme de ces syllabes, scandées par la répétition régulière, est binaire. L’oralité favorise des échos sonores qui ébranlent le silence des années et secouent le carcan de la dictature. La voix libérée et le corps affranchi de la temporalité de la soumission exultent et envahissent l’espace d’un jour mémorable. Le peuple a enfin dit son mot.
Mais, l’emploi de ce mot d’ordre dans des situations qui ne le nécessitent pas équivaut à la perte de sa valeur et à sa banalisation car toute révolution suppose une prise en main responsable et un engagement dans un changement qui, tout en cherchant à faire table rase du passé, cherche à édifier une société loin de l’anarchie et de la gabegie que les ennemis de la révolution oeuvrent à instaurer. Ce verbe employé à tort et à travers et à tout venant ne peut qu’occasionner la confusion et des haines intestines. Laissons les urnes (lors d’élections de tous les responsables administratifs et politiques) décider de l’avenir de la nation. Que ce verbe soit l’écho d’un peuple et non celui des intérêts, des magouilles, des combines et des manipulations de toutes sortes.


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