Football et politique

19082011

Football, tu nous as tenus entre tes serres durant des décennies. Tu as croqué nos chères heures passées dans les cafés. Nous jurions par ton nom à longueur de journées. Seul objet de nos conversations interminables, tu trônais sur notre voix, notre esprit et notre vie.

Nos bouches, prisonnières de ton implacable pouvoir, susurraient les mêmes discours et les mêmes commentaires sur les matches qui se déroulent et qui nous enroulent dans les filets d’un quotidien banni.
Nos yeux à visières ne voyaient que les limites de l’espace où bouge cet objet magique qui, par ses mouvements incessants, nous rivait dans nos places et emmurait notre vision. Football, tu as bouffé nos jours, ogre insatiable de toutes ces années passées devant une lucarne, attendant que cette pièce en cuir dépasse la ligne. Une ligne hallucinante, lancinante. Illusoire. Une panacée à notre quotidien malheureux. Une pincée de drogue que nous sniffions toutes les semaines, meublant nos jours et tuant en nous toute ouverture hors des limites du terrain. Durant plusieurs décennies, nos bouches ne s’ouvraient que pour débiter le flot d’un lexique tournant autour des buts, des passes, des dribbles.
Un certain 14 janvier, un jour pas comme les autres, nos voix se délient, nos yeux échappent à leurs limites. La parole trouve son chemin. L’ «homo-politicus» remplace «l’homo-footbalus». Le café devient le lieu de débats interminables. Les stades, déserts, ont déjà fermé leurs portes. Les opinions comme les verres à café s’entrechoquent. Ceux qui avaient brandi durant des décennies les drapeaux de leurs équipes et de leur partie sortent la bannière de la révolution, la plantent au milieu des tables et se mettent à débiter un nouveau discours plein d’un jargon longtemps enfoui dans les oubliettes. Chacun veut garder le ballon de son côté. Les dribbles et les faux fuyants sont admis au nom de la révolution pourvu qu’on ne touche pas à ces principes de base.
Les passes entre l’ailier gauche et l’ailier droit font partie de la tactique adoptée pendant la première mi-temps. Il suffit d’empêcher l’attaque fulgurante des excentrés de l’équipe adverse. Certains joueurs se replient pour défendre leur gardien, tandis que d’autres se rallient pour faire pression sur le porteur de la balle. L’essentiel, c’est de marquer un but dans le camp adverse en attendant la victoire finale.
La politique a frayé son chemin dans nos familles. Elles est entrée pour balayer de nos esprits, nos obsessions footballistiques. Faut-il saluer l’avènement d’une nouvelle époque où le foot, opium du peuple, n’a plus droit de cité ou au contraire considérer que la politique, comme le foot, est le terrain où chaque équipe veut l’emporter ? S’ils se rapprochent tactiquement et linguistiquement, ils diffèrent quant à leur essence.
En effet, la politique nous réconcilie avec l’histoire. Elle nous libère de l’oppression et donne un sens à notre vie. Elle affirme notre présence comme citoyen libre, véritable acteur de son présent et de son avenir. Quant au foot, il n’aura plus désormais ses effets hallucinatoires qui nous cachent la réalité et masquent notre quotidien.
Il ne sera plus source de régionalisme et de haine. Il occupera une petite place dans notre vécu, celle d’un sport aimé dont l’importance ne dépasse pas le temps d’un match. Place maintenant à de nouvelles préoccupations touchant l’édification d’une société démocratique où le foot, parmi d’autres activités sportives, et culturelles, n’est plus une drogue qui annihileute réflexion et toute initiative. Les en(jeux), les feintes, les dribbles et les tactiques passeront du terrain du foot au terrain de la politique où on doit nécessairement respecter les règles du jeu. Politologues, politiciens, politicards s’affronteront sur un terrain régi par l’arbitre, constitution représentative du peuple tunisien. Les spectateurs, à la différence de ceux des stades, ne seront plus cette fois de passifs observateurs. Ils seront des acteurs concernés non seulement par le jeu de leur équipe mais aussi par l’intérêt de la nation.




LE POIDS D’UN MOT

18082011

Dans les temps qui courent, l’étude sémantique linguistique et phonologique du mot d’ordre « Dégage » est plus que nécessaire. En effet, cet impératif, anodin, inexistant voire rarement employé dans notre langage franco-arabe, a surgi de l’ombre pour porter haut les couleurs d’une révolution. Sur la bouche de milliers de gens, le sémantisme de ce verbe mérite qu’on s’y attarde. Adressé à un président corrompu et despote, ce verbe conjugué à la deuxième personne (tu) bat en brèche toutes les règles de la politesse. Il ravale abaisse et déprécie la personne à qui il s’adresse. Il est d’autant plus significatif qu’il a été proféré par un peuple soumis et dominé durant deux décennies. La masse « retire ce qui avait été donné en gage » et qui n’est autre que le pouvoir politique spolié et utilisé à des fins personnels. Les Tunisiens clament haut leur volonté de se libérer de la dictature et de se délivrer du carcan d’un système despotique. Ce verbe situe dans l’espace et dans le temps cette revendication populaire. On l’emploie pour imputer l’ordre de déguerpir d’un lieu (dégager un palier, une scène, une piste). Et comme ce lieu est cette fois une scène politique, il renverse la situation habituelle mettant face à face un supérieur à un inférieur pour rétablir la volonté d’une masse qui se dégage de l’oppression donnant ainsi un sens à la véritable expression du pouvoir du peuple (demos cratos) Crié d’une seule voix, ce verbe à un poids et une valeur pragmatique. Utilisé dans un contexte historique et dans une situation de communication, il a une valeur illocutoire certaine. Le tribunal du peuple lance son verdict : DEGAGE . Ce verdict est une action dans la mesure où celui qui est concerné par cette décision sans appel doit s’exécuter. Cette sentence tire sa légitimité du peuple, le seul juge de son avenir politique. Le verbe fait l’histoire car il traduit un idéal collectif, Moteur du changement, il libère une voix cadenassée, une bouche ficelée. C’est une force transformatrice qui impose la loi d’un peuple vouée durant des décennies à un une mutité affligeante. Cette force se situe dans la prononciation de ce verbe constitué d’un préfixe privatif « dé » et de « gage ». Ces deux syllabes sont prononcées par l’expiration de la voix momentanément bloquée car les sons « d » et « g » sont des consonnes occlusives orales et sonores d’où ce bruit d’explosion qui libère la voix. Un autre mot d’ordre comme « pars » n’aurait pas eu l’effet de « dégage » puisque le son « p » est sourd Par ailleurs, le rythme de ces syllabes, scandées par la répétition régulière, est binaire. L’oralité favorise des échos sonores qui ébranlent le silence des années et secouent le carcan de la dictature. La voix libérée et le corps affranchi de la temporalité de la soumission exultent et envahissent l’espace d’un jour mémorable. Le peuple a enfin dit son mot.
Mais, l’emploi de ce mot d’ordre dans des situations qui ne le nécessitent pas équivaut à la perte de sa valeur et à sa banalisation car toute révolution suppose une prise en main responsable et un engagement dans un changement qui, tout en cherchant à faire table rase du passé, cherche à édifier une société loin de l’anarchie et de la gabegie que les ennemis de la révolution oeuvrent à instaurer. Ce verbe employé à tort et à travers et à tout venant ne peut qu’occasionner la confusion et des haines intestines. Laissons les urnes (lors d’élections de tous les responsables administratifs et politiques) décider de l’avenir de la nation. Que ce verbe soit l’écho d’un peuple et non celui des intérêts, des magouilles, des combines et des manipulations de toutes sortes.







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